Big Data : enjeux, perspectives et incertitudes d’une omniscience en devenir

Culture web
Par willy aboulicam
03 juin 2013
Big Data

Après la numérisation de l’ensemble des savoirs humains accumulés depuis des siècles, les technologies et les réseaux produisent sans cesse de nouvelles données dont le stockage, la gestion et l’utilisation risquent fort d’influencer profondément la vie des hommes de demain.

Soutenir, compléter, étendre et parfois remplacer la mémoire courte et faillible des hommes, telle a été l’une des principales fonctions de l’écriture. Cette invention première en a permis beaucoup d’autres, assurant les mêmes fonctions : la photographie, le cinéma, puis l’ensemble des technologies informatiques basées sur la numérisation et le stockage de quantités toujours plus grandes de données sur des supports de plus en plus petits. Cette progression constante, couplée avec l’augmentation des capacités de calcul est décrite par la fameuse loi de Moore. Avec l’internet des objets, ces données ne sont plus uniquement des textes, des images ou des films : des informations pures, résultats de mesures de tous ordres constituent la plus grande partie du volume produit chaque jour. Quelques exemples :

  • Twitter et Facebook génèrent respectivement 7 et 10 teraoctets de données par jour
  • dans le domaine scientifique, le LHC (le grand accélérateur de particules du CERN) produit 200 petaoctets par an
  • le télescope de l’observatoire d’Apache Point associé à son système de traitement a, dès sa première semaine d’activité, amassé plus de données que toutes celles qui avaient été collectées dans l’histoire de l’astronomie.

Bref, partout où des capteurs prennent des mesures, partout où un élément électronique est capable d’enregistrer et de stocker une information, des données sont générées. Aujourd’hui, ce sont toutes les données climatiques, mais aussi toute votre activité en réseau, l’âge de vos enfants, leur niveau d’étude et leur taux de réussites aux examens, votre consommation électrique, votre dossier médical, la marque de vos chaussures et le lieu où vous les avez achetées. Demain, ce sera votre génome, le nombre de fois que vous avez éteint la lumière dans chaque pièce, la fréquence et l’efficacité de votre brossage de dents…

Le volume total des données accumulées atteindrait au moins 2,8 zettaoctets, et on estime qu’il atteindra 40 Zo en 2020. Il est réparti dans d’énormes bases de nature et d’origines diverses que l’on désigne sous le terme de «Big Data». Ces bases posent déjà des problèmes spécifiques :

  • les infrastructures de stockage doivent être repensées
  • les outils de lecture de traduction et d’exploitation de ces bases doivent être sans cesse renouvelés, et beaucoup sont encore à inventer ; ils constituent même l’un des enjeux majeurs de la recherche dans les prochaines années.

Bref : la masse de savoir brut ne cesse de grandir de manière exponentielle, mais la connaissance qui découlerait de son traitement avance nettement moins vite.

Mais « Savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir », la grande leçon d’Auguste Comte est dans tous les esprits qui explorent les immenses mines du Big Data : le monde est aujourd’hui « objectivé » par des légions d’appareils de mesure. De lisible, il pourrait devenir prévisible. Bien au-delà des prévisions météorologiques, des machines qui ont en mémoire les données de la totalité des mouvements boursiers de l’histoire sont capables aujourd’hui de jouer les traders, les croisements de données statistiques et l’élaboration de modèles d’interprétations toujours plus fins ouvre de nouvelles perspectives aux prévisionnistes de tous acabits, qu’ils travaillent pour la bourse ou des compagnies d’assurance. Google peut ainsi prédire l’évolution d’une épidémie de grippe en analysant l’ensemble des requêtes sur le sujet.

Mais l’omniscience en devenir risque de trouver ses limites et révéler ses dangers : un océan de données objectives ne garantit pas une interprétation juste, et le pouvoir, finalité de la quête de savoir selon Auguste Comte, risque de s’exercer au mépris de l’intérêt général.

Alors si vous n’êtes pas un adepte du positivisme d’Auguste Comte, si vous aimez l’incertitude, si vous faites confiance à vos intuitions et à l’expérience directe, si vous croyez au hasard, à la providence et chérissez votre liberté, le monde que nous promettent les Big Data risque de vous décevoir.

En revanche, si vous aimez contrôler, évaluer, quantifier, si vous pensez que l’incertitude est source d’insécurité, si vous avez foi dans la capacité des sciences à trouver des solutions aux graves problèmes que l’humanité doit affronter, alors les Big Data sont pour vous de belles cavernes d’Ali Baba gorgées des promesses d’un avenir plus sûr.

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